« Un sac à merde, c’est une insulte ? », s’interrogeait Bernard Campan, alors face à un huissier dans Les 3 frères, un film de 1995. Pour la Ligue du Grand Est de football, la réponse semble être affirmative, car l’expression « gros sac » est désormais considérée comme un « propos blessant ». De même, « grosse merde » est qualifiée d’« injurieux » dans le barème récemment communiqué aux clubs. Utiliser ces termes sur le terrain peut entraîner une amende variant de 0 à 51 euros, accompagnée d’une suspension de 3 à 12 matchs. À titre de comparaison, l’huissier dans le film évoquait une amende de 500 francs, soit environ 76 euros aujourd’hui. Il semble que certaines choses n’aient pas évolué avec l’inflation.
Heureusement que le mail était daté du 24 août, sinon j’aurais pensé à une blague.
Pour cette nouvelle saison sportive 2025, la LGEF a adressé un courriel à tous les clubs des 9 districts qu’elle supervise, leur présentant « un lexique non exhaustif des propos jugés inappropriés sur le terrain ». Ce document, sous forme de tableau, inclut également un barème financier et disciplinaire pour chaque type de propos. « Heureusement que le mail était daté du 24 août, sinon j’aurais pensé à une blague », plaisante un dirigeant, qui préfère rester anonyme car « on ne sait jamais avec les arbitres. Nous, on vise la montée. » Il est sage de ne pas insulter l’avenir, ni l’arbitre. C’est tout l’objet de cette communication, qui se veut pédagogique, signée par Éric Mode, président de la commission de discipline régionale.
Le coût des mots
Cette lettre, qui se veut a priori éducative, peut cependant donner l’impression de « monétiser » l’insulte envers l’arbitre ou l’adversaire, selon Éric Borghini, ancien président de la Commission fédérale des arbitres de la FFF et actuel président de la Ligue Méditerranée (1). « On peut imaginer qu’un joueur avec un peu d’argent de côté se dise : « Pour 75 euros, je vais lui faire un doigt d’honneur ou lui dire ce que je pense. » » En effet, 75 euros et une suspension de 3 matchs à 6 mois sont les sanctions prévues pour un geste inapproprié envers l’arbitre.

Ce tableau répertorie 74 insultes classées en quatre catégories : propos blessants, propos grossiers/injurieux, propos obscènes et propos discriminatoires. Chacun est libre de juger cette classification et la sévérité des sanctions qui y sont associées, allant de 0 à 150 euros d’amende et de 2 matchs à 7 mois de suspension. « Ce qui me dérange avec ce lexique, c’est qu’il est, par nature, non exhaustif », souligne Borghini, avocat pénaliste. « Il ne faut pas sous-estimer l’imagination des acteurs du jeu. Un entraîneur, par exemple, répétait à un arbitre qu’il n’avait pas progressé depuis leur dernière rencontre, ce qui, bien que non insultant, était tout de même offensant. »
1 800 matchs de suspension l’an dernier
Sans minimiser l’impact des insultes, un joueur de Régional 1 du Nord-Est exprime également son scepticisme. « Ils mélangent tout. Ils n’ont jamais joué au foot pour penser cela. Dire « Putain » ou « Nique ta race » quand je me fais tacler, ce n’est pas une pensée sérieuse. Souvent, on se retrouve au club-house après le match et tout est oublié. » Il précise cependant qu’il « ne parle pas de la dernière colonne (les propos discriminatoires). Là, c’est sérieux. Mais pour le reste… Laissez-nous jouer. On n’est pas en primaire. » Un arbitre confirme : « Si on devait réagir à chaque insulte, les matchs dureraient des heures, » dit-il avec un sourire amer. « Notre appréciation dépend aussi du contexte du match. »
Les insultes et menaces surviennent toujours dans un contexte d’énervement, rarement sans raison. Un joueur en colère ne pensera pas au barème.
Un autre arbitre, plus expérimenté, partage ce sentiment : « Les insultes et menaces proviennent toujours d’un moment d’énervement, rarement sans raison. Un joueur en colère ne pensera pas aux 50 euros d’amende à ce moment-là. » Il est indéniable que les incivilités se multiplient sur les terrains, et les arbitres en sont souvent les cibles. Il suffit d’observer un dimanche derrière la barrière pour s’en rendre compte. Sans se positionner comme des bons ou mauvais élèves à l’échelle nationale, les joueurs de Ligue, de Reims à Colmar, ont accumulé 1 800 matchs de suspension après leur passage en commission de discipline la saison dernière. En un an, 293 joueurs et 61 entraîneurs ou dirigeants ont été exclus pour des propos blessants, grossiers ou injurieux.
Renforcement des règles dans la Ligue régionale
L’envoi de ce tableau visait-il à apaiser les tensions à l’aube de cette nouvelle saison ? « Non, c’est une initiative malheureuse de la commission de discipline », déplore Yann Leroy, président de la Ligue du Grand Est de football. « Ce document était destiné à un usage interne pour uniformiser les pratiques au sein de notre vaste territoire. Il n’aurait jamais dû être partagé avec les clubs. Je le regrette. » L’expéditeur pensait bien faire, mais a finalement suscité des réactions négatives. « Quand j’ai appris cela, j’étais assez en colère. Ils n’ont pas réalisé que cet envoi risquait d’être pris à la légère plutôt qu’au sérieux. » Et le problème des incivilités est bien réel.
En réponse à cette situation, la LGEF est l’une des premières ligues nationales à appliquer une recommandation de la FFF datant de cet été, visant à durcir les règles concernant le carton blanc, une sanction destinée à calmer un joueur trop agressif en le retirant du jeu pendant 10 minutes (2). « Un carton blanc est désormais considéré comme un carton jaune », précise le président Leroy. « Il peut donc se cumuler avec un autre jaune. En d’autres termes, un joueur peut être convoqué en commission pour un jaune et un blanc dans le même match. En professionnel, il recevrait deux jaunes puis un rouge. C’est la même logique ici. » Le message est clair. Et comme avec un arbitre, contester ne sert à rien.
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