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Ce soir-là, le Stade de France devait vibrer au rythme du football. Les Bleus, désireux de venger leur élimination en quart de finale du Mondial brésilien, accueillaient les champions du monde allemands. Pour le SC Le Rheu, c’était également une occasion mémorable, car une vingtaine de jeunes joueurs avaient été invités à accompagner les footballeurs sur le terrain. Ce petit club d’Ille-et-Vilaine, récompensé pour son organisation de la Journée nationale des débutants quelques mois auparavant, offrait ainsi un cadeau inestimable à ses jeunes U11. « Au début, je n’y croyais pas. Nous, un petit club de Bretagne, au Stade de France ? J’étais choqué, ému, et vraiment fou de joie », se remémore Baptiste, alors âgé de 10 ans.
J’ai été associé à Matthias Ginter, de Dortmund : j’étais un peu déçu, car je ne le connaissais pas !
Pour ces jeunes aspirants footballeurs, c’était leur première expérience à l’extérieur. « J’avais déjà été Escort Kid une fois à Rennes en Coupe de France, aux côtés de Vincent Pajot. Mais là, c’était différent, le stade n’était pas plein, et rien à voir avec l’équipe de France devant 80 000 spectateurs ! », sourit Costa, aujourd’hui âgé de 20 ans. Après un long voyage en bus, les jeunes Bretons se préparent dans l’après-midi au cœur de l’enceinte dionysienne.
Samuel, qui avait 9 ans en 2015, se souvient du protocole au Stade de France : « Dans les vestiaires, nous étions alignés en deux rangées : l’une tiendrait la main des Français, l’autre celle des Allemands. […] J’étais du côté allemand, avec Matthias Ginter, de Dortmund… Un peu déçu, car je ne le connaissais pas (rires), mais au final, on voyait tout le monde de très près. » Louis, accroché à la main de Jérôme Boateng, ne se plaint pas : « Au moins, du côté visiteur, tu peux porter le maillot de l’équipe de France ! D’ailleurs, ils nous ont même offert le kit complet à la fin ! »
De l’euphorie à l’inquiétude
C’est avec l’international Patrice Évra que Costa a eu la chance de se retrouver : « Il a commencé à me saluer et à me demander comment j’allais. Il m’a rassuré en disant que tout irait bien et que l’ambiance serait incroyable, il était vraiment sympa. » L’entrée des joueurs sur le terrain, suivie des hymnes, restera gravée dans la mémoire de ces jeunes. Cependant, Évra ne se doutait pas qu’une action anodine sur le terrain deviendrait, une demi-heure plus tard, l’objet de toutes les chaînes d’information. « La première détonation, tout le monde pense à un pétard, on n’y prête pas attention. La deuxième, c’est étrange : les gens se regardent, Évra se fige avec le ballon… On commence à se poser des questions, mais on ne réalise pas encore la gravité de la situation », se remémore Baptiste, qui a regagné les tribunes pour suivre le match avec ses amis.

Trop jeunes pour posséder un téléphone portable, ces Escort Kids sont parmi les rares spectateurs à vivre pleinement la suite de la rencontre, qui s’annonçait comme la cinquième victoire consécutive des Bleus, grâce aux buts de Giroud et Gignac. « Juste au-dessus de nous dans la tribune, il y avait des porteurs de drapeaux, des jeunes de Vannes plus âgés, qui avaient un téléphone », se rappellent Samuel et Baptiste. « On les entendait parler de fusillades à Paris, mais à notre âge, on ne savait même pas ce que signifiait le mot attentat ! »
Alors que le groupe de jeunes profitait du match, la décision a été prise au plus haut niveau de l’État de ne pas interrompre la rencontre pour éviter tout mouvement de panique. C’est depuis la tribune VIP qu’Hervé, président du club et père de Louis, a commencé à ressentir que quelque chose n’allait pas : « À la mi-temps, des murmures circulaient dans les loges, et d’ailleurs, nous n’avons pas revu François Hollande à la reprise, lui qui était assis près de moi. Peu à peu, nous avons vu des gens quitter le stade, des bruits de couloir, mais nous ne comprenions pas vraiment ce qui se passait. »
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À cet âge-là, on ne comprend même pas ce que signifie le mot attentat !
Thierry, le père de Baptiste et l’un des accompagnateurs du groupe d’enfants, se remémore également ces moments d’incertitude dans les tribunes : « Je n’avais plus de batterie sur mon téléphone à cause des nombreuses photos envoyées aux parents tout au long de la journée. Je n’étais donc pas informé de la situation. On entendait parler d’attentats à Paris, mais nous n’avions aucune idée que cela se passait aussi près de nous, au Stade de France, d’autant plus que l’annonce faite par le speaker était très floue à la fin du match. » Au moment où la délégation bretonne essaie de quitter le stade après le coup de sifflet final, rien ne leur indique que l’horreur s’est produite à quelques mètres, emportant la vie de Manuel Dias, un chauffeur de car marnais de 63 ans, qui se trouvait dans un bar voisin.
La naïveté comme protection
Alors qu’une partie du public se réfugie sur le terrain suite à un mouvement de foule, c’est à l’extérieur, sur le parvis du stade, que la vingtaine d’enfants et leurs deux accompagnateurs se retrouvent soudainement plongés dans le chaos. « Ce qui m’a le plus marqué, c’est de voir des adultes affolés courant dans tous les sens : on aurait dit des animaux en détresse, perdus et paniqués. Nous, les enfants, ne réalisions pas vraiment la gravité de la situation, mais en voyant la peur dans les yeux des adultes, on se disait qu’il fallait peut-être avoir peur aussi, » témoigne Louis. Costa, quant à lui, se souvient de « centaines de policiers partout, des gens en larmes, et certains criaient même qu’on allait tous mourir… C’était la panique, sans vraiment comprendre pourquoi. »
C’était la panique, sans vraiment comprendre pourquoi.
Thierry, responsable du groupe d’enfants au cœur de ce décor chaotique, évoque avec émotion ces moments qui resteront gravés à jamais : « Les CRS nous indiquaient des directions floues, et nous ne savions pas comment retrouver notre bus. On entendait qu’il y avait des morts à Paris, et l’un des enfants m’a demandé s’il s’agissait d’un tireur embusqué, car il y en avait effectivement sur les toits… Les enfants ne comprenaient pas, mais nous avons passé près d’une tente blanche, où des hommes en tenue de protection étaient présents. Nous marchions comme des automates, nous demandant si tout cela était bien réel… »
Après plusieurs heures d’errance et des indications contradictoires, le groupe parvient finalement à retrouver son bus aux alentours de 2 heures du matin, escorté par des membres de la FFF et des forces de l’ordre. C’est alors que Thierry peut enfin répondre aux centaines de messages de parents inquiets, restés sans nouvelles pendant des heures, tout en prenant conscience des atrocités qui se sont déroulées dans la capitale. Les enfants, pour leur part, ne semblent pas avoir ressenti que leur soirée avait été gâchée : « Pour moi, c’était juste une folie de plus dans une journée déjà incroyable, » confie Louis, partageant le même sentiment que Baptiste : « Mes yeux d’enfant n’ont retenu que le positif, et je me souviens d’avoir passé une excellente soirée, car je n’ai pas compris tout ce qui se passait autour. »
le traumatisme semble avoir davantage touché les adultes que les enfants.
« En fin de compte, le traumatisme semble avoir plus affecté les adultes que les enfants, » constate Hervé, ajoutant : « Depuis cette soirée, je suis beaucoup plus sensible qu’avant ; rien que d’y repenser, j’ai les larmes aux yeux. » Thierry acquiesce, regrettant de ne pas avoir sollicité l’aide de la cellule psychologique mise en place par le club dans les semaines qui ont suivi : « J’ai eu beaucoup de mal à retourner dans un stade, et rien que de me remémorer tout cela, c’est compliqué, c’est vrai. »
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Une décennie après les tragiques événements, bien que les membres de la délégation rheusoise présents à Saint-Denis aient des souvenirs variés de cette nuit mémorable, tous réalisent aujourd’hui qu’ils ont échappé à un sort bien plus grave, si les assaillants avaient réussi à pénétrer dans le stade comme prévu. Ce jeudi, une cérémonie de commémoration se tiendra au Parc des Princes, coïncidant avec le match France-Ukraine, pour honorer la mémoire des 130 victimes des attentats du 13 novembre 2015.
Les Bleus prennent leur revanche sur l’Argentine… dans le classement FIFA
Tous les témoignages ont été recueillis par FG.
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