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Le 14 décembre 2022, au stade Al-Bayt, le Maroc a perdu en demi-finale de la Coupe du Monde contre l’équipe de France (0-2), mais avec dignité. Les Lions de l’Atlas ont marqué l’histoire en devenant la première équipe africaine à atteindre ce stade du tournoi mondial. Cet exploit met en lumière l’évolution rapide du football africain. Bien que le continent ait toujours été le berceau de grandes équipes et de joueurs légendaires, le niveau de jeu et la compétitivité n’ont jamais été aussi élevés, avec des nations comme le Sénégal, le Maroc, la Côte d’Ivoire, l’Algérie, le Nigeria et l’Égypte qui rivalisent désormais avec les meilleures sélections européennes et sud-américaines. Le football africain s’affirme de plus en plus sur la scène internationale, comme en témoigne la Coupe d’Afrique des Nations (CAN). Cependant, cette dernière demeure souvent sous-estimée dans le monde du football occidental. Pourquoi en est-il ainsi ? Revenons sur les origines de cette situation.
FIFA, Décolonisation et Nkrumah
Le 8 juin 1956, à Lisbonne, se tient le 30e congrès de la FIFA, où une délégation de sept Africains (trois Égyptiens, trois Soudanais et un Sud-Africain) est présente. Parmi eux, Abdelaziz Salem, représentant du football africain au sein de la FIFA, qui aspire à la création d’une confédération africaine de football (la future CAF) et d’un tournoi continental. Cependant, cette initiative rencontre une forte opposition de la part des pays occidentaux. « À cette époque, l’Afrique est encore largement colonisée, et peu de nations ont acquis leur indépendance. L’Égypte, sous Nasser, est un symbole de décolonisation, mais les Européens rejettent l’idée d’une compétition exclusivement africaine, » explique Saïd El Abadi, auteur de L’Histoire du football africain.
Face à ce refus, Abdelaziz Salem rétorque avec fermeté : « Si nous ne sommes pas respectés et traités de manière équitable ici, notre présence est inutile. » Après plusieurs mois de discussions, la CAF est fondée en 1957, et la première édition de la CAN, alors appelée tournoi Abdelaziz Salem, est programmée pour février au Soudan, avec la participation de quatre pays (à l’époque, seulement neuf pays africains étaient indépendants) : le Soudan, l’Égypte, l’Éthiopie et l’Afrique du Sud, qui sera exclue pendant plus de 30 ans à cause de l’Apartheid. Cette décision est un acte fort et symbolique contre le colonialisme. La CAN devient, dès le début des années 1960, une compétition qui incarne la décolonisation. « La création de la CAN visait à affirmer l’égalité des Africains face aux Européens, qui contrôlaient encore une grande partie du continent, » souligne Peter Alegi, historien spécialisé dans le football africain. Selon lui, la Coupe d’Afrique des nations « a mis en avant les idées panafricaines, leur permettant de s’affirmer et d’avoir un impact plus large. »
Si nous ne sommes pas respectés et pas tous traités de manière équitable, notre présence est inutile.
En effet, le nombre de participants à la CAN est passé de trois en 1957 à huit en 1968, grâce à l’indépendance de plusieurs pays. « La CAN a permis à ces nations d’affirmer leur identité et de revendiquer leur existence sur la scène internationale en participant à une compétition sportive majeure, » analyse Saïd. De nombreux pays ont compris l’importance émancipatrice du sport, notamment la Guinée de Sékou Touré et le Ghana de Kwame Nkrumah. Ces deux leaders panafricains ont utilisé le sport comme un outil d’affirmation de leur indépendance. Dans les années 1970, le président guinéen a lancé d’importantes réformes dans le domaine sportif, renforçant ainsi le rôle du football dans la construction de l’identité nationale.
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La Coupe d’Afrique des Nations : Un Écho des Luttes Post-Coloniales
La Coupe d’Afrique des Nations (CAN) a toujours été plus qu’un simple tournoi de football. Elle incarne l’histoire et la culture des nations africaines, comme en témoigne la deuxième place de la Guinée lors de la CAN 1976, juste derrière le Maroc. Ce pays s’est inspiré du Ghana, qui, sous la direction de Kwame Nkrumah, avait triomphé à deux reprises en 1963 et 1965. Le maillot guinéen, orné de l’étoile noire, fait référence à la Black Star Line de Marcus Garvey, un symbole fort de l’identité africaine. De plus, l’Afrique du Sud, réintégrée dans la compétition en 1996, a remporté le titre, marquant un tournant dans l’histoire du football africain.
Au fil des décennies, bien que sa portée décoloniale ait été atténuée, comme l’indique Peter Alegi, la CAN continue de susciter des réactions au sein de l’establishment footballistique occidental. Sa fréquence (tous les deux ans, souvent en hiver pour des raisons climatiques) et son caractère politique, même involontaire, dérangent encore. Saïd El Abadi souligne que « la CAN reste une source de tension pour les clubs européens ».
État des Lieux Actuel
« En 1990 et 1994, seules deux équipes africaines participaient à la Coupe du Monde, tandis qu’aujourd’hui, ce chiffre a grimpé à huit. Il est temps de réévaluer les critères », a déclaré Gennaro Gattuso, mettant en lumière un certain mépris, voire un racisme latent, de l’Europe envers le continent africain. Ce sentiment n’est pas isolé, car de nombreux journalistes, entraîneurs et dirigeants expriment régulièrement leur dédain pour la CAN, qui est pourtant la troisième compétition la plus regardée au monde. Un exemple récent est l’affaire impliquant Assane Diao et Cesc Fàbregas, où les commentaires de ce dernier ont révélé un manque de respect persistant envers le football africain, comme l’a noté Saïd.
Dans un reportage pour Deux Nuits avec, Gédéon Kalulu a également évoqué le manque d’intérêt de son entraîneur, Régis Le Bris, pour la CAN. « Après un parcours impressionnant avec la RDC, où nous avons atteint les demi-finales, il m’a avoué ne pas avoir suivi la compétition, confondant même le Congo et le Gabon, ce qui montre son désintérêt pour la CAN », a-t-il déclaré. Avant même que la CAN ne soit réorganisée tous les quatre ans pour satisfaire les exigences de la FIFA, Saïd El Abadi avait déjà souligné la nécessité pour la CAF d’adopter une position plus ferme face à l’instance dirigeante du football mondial.
En somme, la Coupe d’Afrique des Nations illustre parfaitement les relations post-coloniales entre le Nord et le Sud. Souvent négligée par les instances internationales, la CAN a vu son édition initialement prévue l’été dernier reportée en raison de la Coupe du Monde des clubs, une nouvelle preuve du mépris occidental envers l’Afrique.
Regragui remercie Hakimi pour son « sacrifice » avant la CAN
Propos de Saïd El Abadi et Peter Alegi recueillis par TP.
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